Halle

Ouvert jusqu’au 11 septembre

La Halle réunit six artistes attentifs aux traces laissées par des existences humaines malmenées par l’Histoire. À force de silence ou de surexposition médiatique, ces traces deviennent fragiles ou muettes. Les œuvres présentées ici leur redonnent une dimension humaine et une visibilité historique.

Taysir Batniji détourne des formes de représentation qui nous sont familières pour questionner la violence par l’image. Frappé par l’omniprésence médiatique de certaines images, notamment au lendemain de l’attaque de Charlie Hebdo, il en transpose une soixantaine sur papier peint, invitant le spectateur à « ré-habiter l’histoire ». Ainsi la marche des chefs d’État du 11 janvier 2015 est donnée à voir à l’échelle d’un motif ornemental. Ou encore, comme pour attester l’impact des bombardements sur Gaza durant l’hiver 2008-2009, l’artiste installe des photographies de maisons palestiniennes détruites dans le dispositif commercial d’une agence immobilière. Enfin, les miradors israéliens présentés sous forme de polyptiques à la Bernd et Hilla Becher, le couple mythique de la photographie documentaire allemande, prennent l’allure d’une œuvre familière pour un visiteur de musée.

Les artistes Joana Hadjithomas & Khalil Joreige sondent les zones obscures de l’histoire de leur pays, le Liban, et construisent des situations plus souvent existentielles que politiques. En 1999, ils rencontrent six détenus tout juste sortis de Khiam, un camp géré par la milice supplétive d’Israël, l’Armée du Sud-Liban. Le camp sera libéré en 2000 et détruit en 2006. Les récits des détenus et leurs efforts démesurés pour fabriquer de minuscules objets sans disposer d’aucun matériau, sont une leçon d’humanité, de courage et d’ingéniosité. Ils rappellent la puissance de la vie face à la volonté de la détruire, et la nécessité de créer pour résister à l’anéantissement.

Mounir Fatmi établit des ponts entre l’Orient et l’Occident, désacralisant les symboles religieux et idéologiques, et testant les limites de la tolérance, notamment dans son pays, le Maroc. C’est à l’occasion d’une résidence à Meknès qu’il s’intéresse à la prison souterraine de Kara construite au XVIIIème siècle pour abriter des prisonniers musulmans et chrétiens, puis un marché aux esclaves, et enfin un grenier à céréales. Aujourd’hui monument historique, Kara sert de refuge clandestin aux amoureux et à une jeunesse sous haute surveillance. Les ouvertures qui lui procurent l’air et la lumière sont pour la plupart envahies d’une végétation sauvage qui, telles la vie et la poésie, se nourrit des ruines du passé et trouve toujours son chemin, malgré les contraintes, là où « C’est encore la nuit ».

L’artiste franco-marocaine Bouchra Khalili  examine les notions de frontière, de migration et d’identité. Entre fiction et documentaire, ses œuvres entremêlent les discours de résistance anticoloniale et les récits concrets de migrants. Dans la série « Wet Feet », une expression qui désigne les migrants cubains interceptés avant leur arrivée à terre, Bouchra Khalili photographie des embarcations et les conteneurs abandonnés autour du port de la rivière Miami. Usés par le temps et enfouis sous la verdure, ces rebuts incarnent pour elle les épreuves traversées par ces clandestins. Ce sont « les métaphores mélancoliques de l’implacable déception qui accompagne l’expérience migratoire. Celui d’un rêve américain qui restera pour la majorité d’entre eux un éternel mirage. »

C’est également en anthropologue que Mathieu Pernot témoigne des événements  qui jalonnent la vie d’une famille de tziganes arlésiens qu’il suit depuis 1995. Dans la série Le Feu, il photographie un à un les différents membres du groupe réunis autour de l’incendie qui ravage une caravane, moment qui évoque un rituel funéraire rom. Les visages recueillis sont éclairés par les flammes comme dans une peinture religieuse de La Tour, et l’attente des corps semble inscrite dans une autre durée, celle d’une coutume immémoriale. Avant de retourner à leur obscurité originelle, ces gitans nous apparaissent dans toute leur dignité, comme les célébrants d’un mystère sacré.

Rendre visibles ceux que la société veut ignorer, c’est ce que fait Clarisse Hahn avec son film, Los Desnudos. Lorsque l’on ne possède plus rien pour faire connaitre sa cause, il reste toujours le corps : le corps décharné des grévistes de la faim ou encore le corps nu des femmes de paysans mexicains dépossédés de leurs terres. Clarisse Hahn filme ces « dénudées » qui viennent manifester deux fois par jour dans les rues de Mexico. Au-delà du documentaire, elle y poursuit sa recherche sur le corps comme lieu de résistance politique et sociale et comme arme médiatique, ainsi que le dit l’une des protagonistes du film : « être nues, c’était comme pleurer ».

Pauline de Laboulaye


TAYSIR BATNIJI

Né en 1966 à Gaza, Palestine
Vit et travaille à Paris
Franco-palestinien
Site de l’artiste
Sites des galeries Eric Dupont, Sfeir Semler et du CNAP

« Je fais en sorte d’être au plus proche de moi, d’évoquer cette réalité sans tomber dans l’illustration, le pathos, le discours politique convenu. J’essaie de proposer autre chose que ce que les médias nous donnent à voir. »


MOUNIR FATMI

Né en 1970 à Tanger
Vit et travaille à Paris et Tanger
Marocain
Site du Studio Fatmi

« Les images ne représentent pas la vérité. Je suis un artiste, je ne cherche pas de preuves, je fabrique des idées. »


JOANA HADJITHOMAS & KHALIL JOREIGE

Nés en 1969 à Beyrouth
Vivent et travaillent à Paris
Franco-libanais
Site des artistes
Site de la galerie In Situ – Fabienne Leclerc
Joana Hadjithomas & Khalil Joreige - Khiam, 2000-2007 - © J. Hadjithomas & K. Joreige
Joana Hadjithomas & Khalil Joreige – Khiam, 2000-2007 – © J. Hadjithomas & K. Joreige

CLARISSE HAHN

Née en 1973 à Paris
Vit et travaille à Paris
Française
Site de l’artiste
Site de la galerie Jousse Entreprise
Clarisse Hahn - Los Desnudos, Mexique, 2012 - © C. Hahn
Clarisse Hahn – Los Desnudos, Mexique, 2012 – © C. Hahn

BOUCHRA KHALILI

Née en 1975 à Casablanca
Vit et travaille à Paris et Berlin
Franco-marocaine
Site de l’artiste
Site de la galerie Polaris

« Wet Feet concilie un aspect à la fois métonymique et métaphorique : en tant qu’un travail sur des objets très spécifiques comme des traces de ces voyages clandestins, mais aussi en tant qu’une métaphore de l’inéluctable échec du soit-disant « American Dream » vécu par la majorité de ces immigrants. »


MATHIEU PERNOT

Né en 1970 à Fréjus
Vit et travaille à Paris
Français
Site de l’artiste
Site de la galerie Eric Dupont
Mathieu Pernot - Caravane, Arles, 2013, série Le Feu - © M. Pernot
Mathieu Pernot – Caravane, Arles, 2013, série Le Feu – © M. Pernot
Vue d'exposition - Mathieu Pernot (au premier plan : Joana Hadjithomas & Khalil Joreige)
Vue d’exposition – Mathieu Pernot (au premier plan : Joana Hadjithomas & Khalil Joreige)

CENTRE D’ART ET DE PHOTOGRAPHIE ANCIEN TRIBUNAL >