HISTOIRES DE PNEU

Workshop animé par Pierre-Yves Brest

Les 21, 22 et 23 juillet
Au Centre d’art et de photographie


Bérénice Gérard
Bérénice Gérard

Afficher quelques unes des productions des participants 


La fabrication d’une image photographique est sous-tendue par la question du point de vue, tant spatial que critique. Ce stage se propose d’initier un projet photographique à partir de l’observation et l’étude d’objets singuliers, volontiers ordinaires ; une invitation à faire un pas de côté, à porter un regard poétique mais néanmoins nourri sur notre environnement immédiat comme pour mieux appréhender la complexité de notre monde contemporain.

S’il me fallait proposer un objet d’étude, ce serait pour moi le pneu, mais toute autre proposition est la bienvenue.

Le pneu adhère, amortit les chocs, limite les vibrations d’un véhicule ; il crisse, écrase, projette, laisse une empreinte sur le sol… C’est un objet technologique qui cherche à la fois à défier les forces centrifuges tout en recherchant la gravité à tout prix. Ses rainures finement dessinées flattent une gent masculine toujours plus avide de vitesse et de dépassements… comme de sécurité routière. Le pneu participe par son dessin comme par sa taille à l’identification même des véhicules, il annonce son usage : pneu «sable», «neige», «de course» ou «tout terrain». Il enserre et transporte dans ses sillons les fragments épars d’objets, de minéraux, de végétaux, de germes venus d’ailleurs… un microcosme paradisiaque pour certains, un cauchemar pour les spécialistes des épidémies qui useront volontiers de larges rotoluves et d’agents désinfectants puissants !

Le pneu est aussi cet objet commun dont le matériau constitutif et naturel a une origine végétale : le caoutchouc ; une origine lointaine venue d’Amérique du Sud et d’Afrique apportée progressivement en Europe ; un bois qui suinte du latex, des balles précolombiennes qui rebondissent et décrivent les rotations de l’astre solaire… Dès l’origine, la découverte du latex, aussi bien en Afrique noire qu’en forêt amazonienne, conduit pour sa récolte à des exactions gravissimes. Au Congo belge, le consul britannique Roger Casement établit en 1903 un rapport célèbre qui dénonce les tortures et massacres perpétrés par les sbires de Léopold II, roi des Belges. Mais bien avant cela, Casement accompagna le jeune écrivain Joseph Conrad dans la jungle, et celui-ci en revint transformé par ce qu’il avait vu. Il écrira à la suite de cette tragique expérience Au cœur des ténèbres qui montre bien la profondeur de l’Afrique d’alors comme un lieu d’hétérotopie absolu. Dans les années qui suivent son rapport, Casement est envoyé par le gouvernement britannique dans le Putumayo, contrée au confins du Pérou et de la Colombie, dans la forêt amazonienne. L’histoire se répète, les indiens sont torturés et assassinés en raison de l’âpreté au gain d’une compagnie dont le siège est dans la City à Londres, et dont les dirigeants sont issus de l’aristocratie la plus huppée. Le deuxième rapport de Casement fera scandale.

« Inventé » en Afrique du sud durant l’appartheid; le supplice du pneu reste encore de nos jours un instrument de torture trop bien connu.

Le pneu est aussi l’allié des manifestants qui le brûlent volontiers ou s’en servent pour dresser des barricades ; symbole rendu visible des revendications sociales. À des centaines de kilomètres de chez vous, l’usine du géant américain Goodyear est en train de fermer à Amiens Nord… Alors qu’à Onnaing dans la même région des Hauts de France, on continue de les monter chez Toyota…

En 1972 le photographe américain Walker Evans exposait en même temps des objets prélevés dans le réel (objets souvent bidimensionnels : enseignes de publicité, panneaux routiers…) et leurs images, rapprochant ainsi sa conception de l’activité du photographe de celle du collectionneur. Pour ce stage, il pourrait aussi être question de collecte… avant qu’il ne soit question de collection.

Enfin, le pneu aboutit souvent dans des lieux improbables, les jardins particuliers où ils servent de jardinières, contre les bateaux pour la mise à quai, dans les décharges publiques et les terrains vagues. C’est un agent polluant important mais aussi un lieu d’habitat pour toutes sortes d’espèces animales. Le pneu est aussi parfois recyclé dans les terrains de sport, remblais routiers, gazons artificiels, revêtements pour terrains de jeux d’enfants etc…

Le pneu comme prétexte est donc le site de multiples lieux d’hétérotopie dont toutes ces histoires, parfois tragiques et lointaines dans le temps et l’espace, gardent la trace.

Projet
Dans le cadre de cet atelier de 3 jours, invitation est faîte aux participants de prendre appui sur l’une des pistes évoquées ci-dessus, ou d’en proposer une nouvelle, afin d’amorcer un projet photographique spécifique et personnel (photographie directe, mise en scène, collecte, détournement d’objets…) Les enjeux abordés pourront être politiques, technologiques, écologiques… poétiques… Chacun selon sa pratique et ses envies doit pouvoir développer un projet original. Le stage se clôturera par une présentation des images réalisées… et peut-être des objets collectés.


Modalités d’inscription
Ouvert à tous sur inscription (mail ou téléphone).
Les journées commençent à 10h et se terminent à 17 ou 18h, selon l’avancement des projets des participants.
Frais de participation : 50 €
Tarif réduit pour les étudiants : 30 €

Se munir d’un appareil photo, de cartes et câbles, d’un carnet et éventuellement d’un ordinateur portable (non indispensable).


Pierre-Yves Brest (1967) a étudié la photographie à l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles et l’histoire de l’art à l’Université de Paris-X. Depuis 2006 il a exposé au musée des Beaux-arts de Dunkerque, au FRAC Nord-Pas de Calais, à la galerie Le Carré à Lille, à la Centurion Box Gallery de Douvres… Il a publié en 2007 auxÉditions Un, Deux… Quatreun livre intitulé « Le Bataillon de Sourbrodt». En 2010 il obtient une aide du Centre National des Arts Plastiques pour sa première exposition personnelle à la Galerie Intérieur (Lille). En juin 2011 il achève une résidence « Ecritures de lumière » (Ministère de la Culture/Cinéligue) réalisée à Boulogne-sur-mer. Il vit à Lille et enseigne à l’École supérieure d’art de Cambrai.

Pierre-Yves Brest, Journal N°2
Pierre-Yves Brest, Journal N°2